Charogne

Un vieux texte qui n’avait été publié que sur mon blog Pin-Up Princess et avait donc été lu par…well…presque personne. Je vous saurai gré de lancer la vidéo avant de commencer votre lecture. Enjoy.

Comme un lego

Il est parfois difficile de croire que la roue tourne, que tout passe, que ce qui nous fait pleurer aujourd’hui nous fera rire dans peu de temps. On nous élève, nous, filles, en nous répétant que ce n’est qu’une passade, qu’une douleur chasse l’autre, qu’on ne sait pas ce que c’est que d’aimer, vraiment.

Peut-être cette vision est-elle juste pour ma mère et toutes ces femmes douées pour l’amour, douées pour la vie. Mais pour moi, chaque douleur nouvelle ne vient que s’ajouter aux précédentes, les rouvrir, me prouver que je n’avais pas encore touché le fond. Et même, chaque personne de ton passé, si elle revient hanter ton présent, t’infligera des blessures inédites. Car les rapports de force évoluent, les gens changent, les situations diffèrent. Pas de répit, je saigne, je saigne encore, je saigne toujours, inlassablement. Je ne connais pas cette capacité de me « blinder » qu’évoquent sans cesse mes contemporains.

Parfois même, je me défais délibérément du peu de blindage que je m’étais constitué. Parfois, alors que tu regardes dans le blanc des yeux quelqu’un que tu t’étais promis de massacrer à coups de batte la prochaine fois que tu le croiserais…tu réalises à quel point ta haine stérile t’a consumé et volé ton énergie. Tu réalises que baisser les armes peut t’emplir de plénitude. Tu te réveilles le lendemain avec un sourire, contre toute attente.

Car même la pire raclure qui soit recèle une part d’humanité que tu serais bête de ne pas rechercher. Je ne peux que me le rappeler chaque fois que je me laisse pénétrer par les neuf somptueuses minutes de « Comme un lego » d’Alain Bashung. Je ne sais pas si tu vas comprendre ce que je dis sans la connaître. Tu ferais bien de l’écouter pendant que tu achèves la lecture de mes élucubrations. À fond, hein. Ça s’écoute à fond. Si, crois-moi, ça en vaut la peine. Il n’y a que Bashung pour rendre le groupe nominal « assis devant le restant d’une portion de frites » infiniment poétique.

Ça y est, on est en phase ? Bien. Vois-tu, une nuit, j’étais à l’arrière d’une voiture, et sur mes genoux, j’avais la tête de l’homme le plus irrespectueux des femmes qu’il m’ait été donné de rencontrer. J’étais totalement dépendante de lui, je n’avais que lui, et je ne me sentais pas assez forte pour n’appartenir à personne, alors…je veillais sur lui comme une louve. « Quelqu’un a inventé ce jeu / Terrible, cruel, captivant » La fin de soirée ne s’annonçait pas fameuse. Je caressais son front et ses cheveux, distraitement.

Soudain, son ami qui conduisait a lancé cet album, sans même savoir que j’étais fan. Mon homme lui a marmonné : « Remets-la depuis le début. » Il s’est exécuté et a poussé le son, jusqu’à ce que j’aie l’impression que la chanson m’emplissait, remplaçait mes tissus, mon système nerveux.

Et soudain, j’ai remarqué à quel point les lumières de la ville étaient sublimes quand elles se reflétaient sur les eaux calmes du fleuve. Et soudain, j’ai remarqué que sitôt que j’interrompais ma caresse, il entrouvrait ses yeux fatigués vers moi, comme s’il avait peur que je m’en aille. J’ai détourné mon regard pour masquer des larmes de joie qui m’inondaient à présent les joues, et j’ai décidé que de cette relation auto-destructrice, je ne retiendrais que ça, cet instant où sous ses dehors de crapule, j’ai vu poindre un grand enfant qui avait peur d’être abandonné.

Bien sûr, cette impression est probablement fausse. Mais ce soir, alors que je noircis le papier, je me défais de tout mon amour, je me défais de toute ma rage.

Ce soir, je veux être « comme un lego mais sans mémoire. »

(octobre 2010)